![]()
La voix de Cassandre
Un premier ministre britannique proclamait, au siècle dernier, que les Etats n'avaient pas d'amis, seulement des intérêts. Mais, à l'époque, ils veillaient scrupuleusement au respect de leur honneur. A l'évidence, cette exigence envers autrui s'accompagnait, parallèlement, d'un comportement au-dessus de tout soupçon des représentants d'un Etat, fait de dignité et de loyauté, autant en actes qu'en paroles.
Dans la société civile, l'honneur demeurait, par tradition, la valeur sûre par excellence, à laquelle riches et pauvres étaient également attachés. Le concept d'honneur se conjuguait avec celui de patrie, de famille, de profession. "Plutôt la mort que le déshonneur" caractérisait la démarche de plus d'un honnête citoyen. La France était alors à l'avant-garde de parangons de la vertu, fondement de l'honneur.
Deux guerres et l'argent ont eu raison de cette noblesse.
Le brassage social de la Première, l'explosion subséquente de la soif de jouir de la vie et de la paix retrouvée, une marée de licence plutôt que de liberté, un bouleversement de la hiérarchie des valeurs, joint à une circulation effrénée d'argent, souvent facile, tels furent les ferments de désintégration d'un ordre périmé, condamné à disparaître. La grande crise des années 30 devait parachever le processus.
Un pays déjà à la dérive plongeait alors dans l'abysse d'une occupation étrangère, génératrice de tous les trafics, voire de délation et de trahison, envahi par une atmosphère délétère où la notion d'honneur était réduite à la portion congrue. Rares furent ceux dont cette dignité demeurait l'apanage.
Hélas, les plaies et blessures de cette descente aux enfers sont restées purulentes. La liberté retrouvée, dans un climat d'ambiguïté due à la division profonde qui caractérisait la société d'alors, n'a jamais permis l'assainissement qui eût été de rigueur. Le vin nouveau s'était retrouvé dans les vieilles outres.
Toutefois, le prix de l'honneur affichait quelque tendance à remonter à la bourse du veau d'or. La notion de honte reprenait ses droits. Hélas, ici comme ailleurs, la liberté corrompt. Progressivement, les mécanismes de la gangrène morale ont continué à infiltrer l'économie et la politique, pour finir par obérer presque toutes les couches sociales. L'ancien édifice traditionnel soutenu par les piliers de la famille, de la religion et de l'honneur s'est effondré, pour céder sa place à la société de consommation, de permissivité, du laisser-faire.
Au sommet de la pyramide, les Etats ont pris l'habitude de renier leur signature, la Justice elle-même connaît des ratés plus que de coutume, les élites sont compromises dans des scandales de tout genre, les commerçants, trop souvent, s'adonnent à des pratiques critiquables, bref, l'individu fait passer son intérêt, pas toujours légitime, avant ses obligations légales ou morales.
C'est ainsi que le prix de l'honneur a été dévalué pour n'être plus estimé qu'au franc symbolique.
Un symbole à méditer.