Par Henri Rieben
Président de la Fondation Jean Monnet pour l'Europe
Lausanne

I. Dans l'entre-deux-guerres, le Golf de Lausanne, un lieu propice à l'apprentissage sur le terrain de la géopolitique.

Dans l’entre-deux-guerres, le Golf de Marin est un lieu que fréquentent des personnages dont la vie, l’action et parfois la vision constituent un reflet de l’histoire du monde. Etre leur caddie a pu fournir l’occasion d’une prise de conscience originale des événements.
Le roi Alphonse XIII d’Espagne sym-bolisait avec dignité la tragédie qui s’était abattue sur son pays, où la guerre civile déclenchait un appel d’air qui précipitait dans la fournaise les renforts que Mussolini et Hitler apportaient au général Franco et ceux que Staline, les com-munistes et les démocrates envoyaient aux républicains. Alphonse XIII a vu, su et dit très tôt que la guerre d’Espagne était le prélude au conflit qui ne tarderait plus longtemps à s’abattre sur l’ensemble de l’Europe et sur la planète.
En l’honneur de sa fille, l’infante Marie-Christine, le Roi avait invité ses amis, le 24 juillet 1939, fête de sainte Christine, à visiter une sélection des trésors du Prado exposés à Genève. Le Roi et la Princesse, rayonnants l’un de caractère, l’autre de grâce, semblaient être sortis vivants pour la circonstance d’un tableau de Vélasquez. Le contraste était saisissant entre la signification européenne d’une telle richesse artistique et culturelle ras-semblée et accumulée au fil des siècles à Madrid par la Maison d’Espagne et la folie destructrice qui menaçait une nouvelle fois de s’abattre sur l’Europe et d’y faire table rase.
L’Aga Khan était un autre personnage. Descendant direct du prophète Mahomet, il était le chef spirituel de la communauté ismaélite dans le monde, c’est-à-dire d’un ensemble de plusieurs millions de fidèles appartenant à l’Islam et vivant sur des territoires qui s’étendent de la Grande Muraille de Chine à l’Afrique australe. Son rôle à la Société des Nations, à Genève, était important. Il allait être porté à la présidence de son Assemblée. L’Aga Khan aimait la nature, le silence et la réflexion que stimule la marche. Je découvrirai plus tard en lisant ses Mémoires qu’adolescent, il avait discuté en 1905 avec Winston Spencer Churchill au Château de Warwick de l’avenir du monde. Les deux jeunes gens étaient tombés d’accord pour penser que si l’Europe ne s’unissait pas rapidement, elle connaîtrait de grands malheurs. L’Aga Khan n’était pas disert. Mais il valait la peine de prêter attention à ses propos. Je n’ai pas eu souvent l’occasion de faire le parcours avec lui mais, au fil des années, j’ai recueilli et j’ai fixé dans ma mémoire trois évocations vivement ressenties.
La première a trait à deux personnages, le Mahatma Gandhi et le Dr Jinnah, et à la tension qui s’élevait entre eux et Londres. Je ne compris pas alors que ces entretiens préfiguraient l’indépendance de l’Inde et le destin séparé de ses composantes hindoue et musulmane. De temps à autre, on croisait sur le parcours des équipes de golfeurs chinois et japonais jouant séparément. Ils venaient de la Société des Nations, à Genève.
Un conflit opposait leurs pays pour le contrôle de la Mandchourie. L’Aga Khan chercha vainement à susciter un
règlement pacifique et à prévenir la généralisation de cette guerre.
Enfin, j’ai retenu la vision saisissante développée par l’Aga Khan dans l’après-midi du 3 septembre 1939. Il faisait un temps superbe. L’Aga Khan était parti seul pour un parcours. Le prince Ferdinand de Liechtenstein l’avait rejoint. En 1937, l’Aga Khan avait vu longuement Hitler qui, selon la rumeur, voulait lui offrir un royaume territorial aux Indes à condition qu’il rejoignît son camp. L’Aga Khan aurait évidemment dit non sur-le-champ au Führer. Au prince de Liechtenstein, l’Aga Khan avait décrit la supériorité militaire et industrielle du IIIe Reich sur ses adversaires, l’étendue des malheurs qui allaient bientôt s’abattre sur des Alliés mal préparés à l’épreuve. Il avait dit le temps, la détermination, les sacrifices, les ressources et surtout l’appoint des peuples des empires britannique et français et celui, ô combien décisif, des Etats-Unis d’Amérique et de la Russie, qui seraient nécessaires pour retourner le cours d’un conflit qui était appelé à s’étendre à la Planète et pour en
dicter l’issue victorieuse après cinq à six ans d’une guerre impitoyable. A son terme, deux grandes puissances, les Etats-Unis et l’URSS, dressées dans un face à face impressionnant pour la domination de la planète, entoureraient un Vieux Monde écrasé, meurtri et divisé.
Lorsque les joueurs avaient regagné le Club House, ils s’étaient rassemblés autour du poste de radio qui avait été placé sur la terrasse ensoleillée. Il y avait là un groupe de personnes debout, des Français, des Britanniques, des Américains, des Allemands, des Italiens, des Espagnols, des Grecs, des Suisses, deux Russes, un prince de Liechtenstein, l’Aga Khan III. Tout à coup, dans un silence total, la voix du roi Georges VI s’était élevée pour annoncer l’entrée en guerre, dès minuit, du Royaume-Uni. Puis, on entendit le « God Save the King ». Tous, restés debout et silencieux, avaient senti qu’on venait d’assister à la fin d’une époque.
A l’exemple de ce qu’il avait fait un quart de siècle plus tôt, le chef de la communauté ismaélite allait sans tarder demander à ses fidèles de se ranger aux côtés des Britanniques et de leurs Alliés. Tandis que sur le Golf de Lausanne, des personnalités tiraient de leur propre expérience les signes annonciateurs des bouleversements que l’Europe et le monde allaient vivre, certains professeurs de l’Ecole de commerce et de l’Université du lieu s’efforçaient de donner à leurs élèves et à leurs étudiants la vision des enjeux et des bouleversements à venir.
Ainsi en a-t-il été notamment pour Jean-Pierre Pradervand et pour Firmin Oulès. Le premier, appelé à servir de délégué du C.I.C.R. auprès du Quartier général des Armées alliées, a vécu cette mutation à la fois dans la proximité du commandement suprême et dans celle des souffrances infligées aux victimes de la Seconde Guerre mondiale. Successeur de Léon Walras et de Vilfredo Pareto à la chaire d’économie politique qu’ils avaient créée et illustrée à l’Université de Lausanne, le Français Firmin Oulès a mis toute la puissance de son esprit et de sa science au service d’une vision susceptible de permettre la reconstruction de l’Europe foudroyée dans un monde que la disparition du pôle européocentrique allait précipiter dans l’affrontement du capitalisme américain et du communisme soviétique.
Dès la fin de la guerre, j’allais avoir le privilège, en travaillant dans un commerce de fer et d’acier, à Bâle et à Zurich, de découvrir l’univers des mines, des hauts-fourneaux, des aciéries et des forges, qui avaient approvisionné les armées adverses dans leurs batailles et qui maintenant participaient à la reconstruction de l’Europe. Prendre conscience du contraste qui s’élevait entre un continent meurtri dans son âme et dans son corps et, en son centre, une Suisse épargnée, devint la source d’une observation et d’une réflexion qui trouvèrent dans la poursuite de la collaboration avec le professeur Oulès et dans celle menée avec la Division de l’Acier de la Commission économique pour l’Europe des Nations Unies à Genève, en particulier avec Philippe de Selliers de Moranville, un échange intellectuel puissant et régulier. Il était d’autant plus fort que nous étions tous attentifs à la signification que revêtiraient dans les circonstances la pensée et l’image de Paul Valéry sur l’Europe, petit cap de l’Asie. Dans un monde qui n’était plus, pour longtemps, européocentrique, notre continent aurait-il la volonté et la force de se reprendre et de se redresser ? Au village d’Epalinges, à proximité du Golf de Lausanne, le temps continuait à couler au rythme des saisons et des jours, dans un univers de nature, de mentalités et de travaux qui restait encore plus proche du monde de Pieter Breughel l’Ancien, tel qu’il l’avait peint, sur les bords du lac Léman, dans son tableau “Les Moissonneurs”, que du XXème siècle. Mais là aussi, le temps allait changer de rythme et le changement se précipiter.

II. Vaincre la guerre. Gagner la Paix

L’accelération de l’histoire vécue pendant la décennie 1950 - 1960 a été telle qu’elle a permis de mesurer aussi bien le risque du retour à la guerre que la pos-sibilité de le prévenir par une intervention intelligente et volontariste destinée à infléchir le cours des événements en maîtrisant les mécanismes de la fatalité. Deux moments valent d’être rappelés. L’un et l’autre sont constitués par une séquence de crise à laquelle répond une action.
La première séquence a trait à la création, à partir de la Déclaration de Robert Schuman, du 9 mai 1950, de la Com-munauté européenne du charbon et de l’acier. Elle a été précédée immédiatement par la menace de l’ouverture d’une troisième guerre mondiale dont il s’est agi de prévenir l’éclatement.
La deuxième séquence concerne la signature des Traités de Rome instituant le 25 mars 1957, la Communauté éco-nomique européenne et la Communauté européenne de l’énergie atomique. Elle a été précédée par la guerre de Corée, en 1950, qui va accompagner la déferlante des guerres de la décolonisation, ainsi que par l’échec de la Communauté européenne de défense, à la fin du mois d’août 1954. Elle le sera encore en 1956 par la crise de Suez et par l’intervention de l’Armée rouge à Budapest.

La première séquence

En 1949, conscient de la nécessité d’appliquer d’urgence son idée-force à une réorganisation du continent dans laquelle l’Allemagne, détentrice d’une des clés du redressement économique de l’Europe occidentale, le charbon de la Ruhr, devrait être traitée en partenaire égal des puissances victorieuses, Jean Monnet s’entretient avec son alter ego britannique de l’initiative dont la France et le Royaume-Uni devraient prendre la tête. Edwin Plowden rapporte à son gou-vernement : « Monsieur Monnet expliqua qu’à son sens l’Europe occidentale était un espace vide, de chaque côté duquel se situaient les deux grandes forces dynamiques du communisme soviétique et du capitalisme américain. Il sentait que ce vide pourrait être rempli ou bien par l’une des deux forces ou par le développement d’un style de vie propre à l’Europe occidentale .»
Mais le gouvernement anglais n’est pas prêt à s’engager alors dans le processus d’intégration qu’envisage Jean Monnet. En novembre 1949, la Division de l’Acier de la Commission économique pour l’Europe de l’ONU, à Genève, lance un cri d’alarme qui secoue les responsables occidentaux. Par suite d’un déséquilibre entre les investissements nationaux européens stimulés par le Plan Marshall mais insuffisamment coordonnés, le marché européen et le marché mondial de l’acier sont menacés et déjà touchés par une crise profonde dont les conséquences économiques, sociales et politiques s’annoncent d’une gravité extrême.
Les gouvernements s’interrogent et ater-moient. Les industriels, sous l’effet du retour à la concurrence coupe-gorge, évoquent le recours à une nouvelle Entente internationale de l’acier. Dans les mois qui suivent, l’Allemagne et l’Europe divisées deviennent l’enjeu d’un affrontement si vigoureux entre les deux Grands qu’un homme aussi bien informé que Jean Monnet, à Paris, a des raisons de croire à l’éclatement d’une troisième guerre mondiale, de nature atomique.
Le Livre bleu que notre Fondation a consacré à la naissance de l’Europe communautaire a permis au lecteur de suivre de jour en jour et pour la période cruciale, d’heure en heure, à partir de la reproduction à l’identique des documents originaux tirés des archives de Jean Monnet, de Robert Schuman, de Konrad Adenauer et de l’agenda de Jean Monnet, la fulgurance de la conception du Plan Schuman et de sa transformation en un acte politique majeur grâce à l’engagement immédiat des partenaires français et allemand, ac-compagnés par l’Italie et par les trois nations du Benelux. En moins d’un mois, un projet est élaboré par Jean Monnet et une petite équipe, transformé par deux hommes d’Etat et deux gouvernements en un acte politique fondateur, dont les négociateurs de six nations feront en neuf mois un traité, celui de Paris, instituant la Communauté européenne du charbon et de l’acier. Il sera signé le 18 avril 1951. La ratification par les parlements des six pays fondateurs suivra à un rythme rapide et l’installation des institutions communautaires à Luxembourg consacrera le 10 août 1952 la transformation de l’idée-force dans la réalité vivante de la première communauté européenne.
Comment cela a-t-il été possible ? Je retiens pour éclairer cette histoire le fait qu’un des hommes qui a le plus contribué au cours de deux guerres mondiales à les gagner, l’inventeur et l’organisateur du fret maritime des Alliés pendant la première, l’inventeur du Programme de la Victoire des Américains pendant la seconde, Jean Monnet, n’a eu de cesse de penser non seulement à gagner mais à vaincre la guerre.
Le 5 août 1943, à Alger, dans une note de réflexion sur ce sujet, il observe : En 1918, nous avons gagné la guerre. En 1919, nous avons perdu la Paix. Nous l’avons perdue parce que les vainqueurs ont imposé leur loi aux vaincus. A la fin de ce conflit, nous devrons imaginer, si nous voulons ouvrir le chemin à une paix durable, une communauté européenne dans laquelle il n’y aura plus ni vainqueurs ni vaincus mais des partenaires égaux devant la loi commune.
Il appartient à la France de préparer un tel projet dont l’étape initiale concrète devra porter sur la réalisation d’un ensemble à partir du charbon et de l’acier, notamment français et allemands. Lorsque, le 16 avril 1950, Paul Reuter rencontre Jean Monnet au Commissariat du Plan de modernisation et d’équipement de la France, à Paris, c’est lui qui lui suggère de ne pas s’en tenir à la création d’une Lotharingie industrielle basée sur le charbon et sur l’acier mais de concevoir des institutions qui débouchent sur l’horizon même qui était au cœur de la pensée de l’Inspirateur. Je cite Paul Reuter : La Haute Autorité « poursuivra une ambition infiniment plus haute dont la signification politique est essentielle : ouvrir dans les diverses murailles des souverainetés nationales une brèche suffisamment limitée pour rallier les consentements, suffisamment profonde pour entraîner par ses heureux résultats les Etats dans la voie progressive et nouvelle de l’Unité dans la Paix ».
C’est ainsi que le 9 mai 1950, Robert Schuman, en fin d’après-midi, au Quai d’Orsay, peut proposer à l’Allemagne et aux autres pays du continent d’entreprendre la construction de l’Europe Unie en commençant par la mise en commun de leurs industries du charbon et de l’acier dont la gestion sera confiée à une Autorité supranationale. Le même jour, Konrad Adenauer accepte au nom de l’Allemagne. Ainsi en va-t-il de l’Italie d’Alcide De Gasperi et du comte Sforza et des trois pays du Benelux.
Le 23 mai, à l’occasion de leur première rencontre au Palais Schaumburg, à Bonn, Jean Monnet et Konrad Adenauer peuvent convenir que l’acte fondateur qu’ils viennent de poser correspond bien à la volonté de l’Europe d’apporter par cet accord révolutionnaire une contribution à la civilisation universelle et à la paix mondiale par l’extinction des foyers de guerre dont ce continent avait été à deux reprises l’épicentre. Et les deux inter-locuteurs d’acquiescer que cette entre-prise n’est pas seulement économique mais aussi politique et même morale.

La deuxième séquence

Mais lorsque la délégation chargée de négocier le traité instituant la Com munauté européenne du charbon et de l’acier commence ses travaux le 20 juin 1950 à Paris, la guerre de Corée éclate. Elle aspire vers l’Asie les forces américaines stationnées en Allemagne pour assurer sa protection. L’équilibre géopolitique est bouleversé, qui va bientôt dresser l’une contre l’autre l’Amérique et la Chine.
Le soldat allemand est requis pour prendre sa place dans la défense de l’Allemagne et de l’Europe. René Pleven, Président du Conseil, prend l’initiative de proposer une Communauté européenne de défense qui incorpore la force militaire allemande. Mais cinq ans après la fin des hostilités, les blessures de la Seconde Guerre mondiale n’ont pas eu le temps de se cicatriser. La France connaît alors la crise politique la plus violente de son histoire récente au point que l’Assemblée Nationale consacre l’échec de la Com-munauté européenne de défense à fin août 1954 en refusant l’entrée en matière. L’Europe communautaire apparaît alors comme un champ de ruines, la CECA comme une forteresse assiégée. Le feu de la guerre a repris en Asie et l’horizon du continent se bouche.
Je me souviens bien de ce moment d’histoire.
Partie d’Indochine, la déferlante des guerres de décolonisation se rapproche de l’Afrique du Nord.
Conduit par l’Inde, la Chine, l’Indonésie et l’Egypte, le Tiers Monde afroasiatique se réunit au printemps 1955 à Bandung pour accélérer le processus mondial de la décolonisation.
En mai 1955, je passe à son invitation deux semaines auprès du Président démissionnaire de la Haute Autorité pour parler avec lui de l’avenir d’une Europe occidentale appelée à faire face à la mutation des anciens équilibres géopolitiques. Jean Monnet est en train de mettre sur pied un Comité qui rassemble les forces vives des partis politiques et des centrales ouvrières déterminées à réaliser avec lui une véritable relance de l’Europe communautaire. Justement, 1956 va être l’année de la mise en place de la tenaille qui l’encercle et menace de la prendre à la gorge. Fin juillet, le général Gamal Abdel Nasser nationalise le canal de Suez. Il soulève l’enthousiasme de son peuple et celui des multitudes rassemblées à Bandung, rejointes par une grande partie de l’Islam. La route d’approvisionnement de l’Europe occidentale en pétrole du Moyen-Orient est coupée. Le conflit entre Israël et le monde arabe s’enflamme. L’armée israélienne et un corps expéditionnaire franco-britannique franchissent les frontières de l’Egypte et avancent rapidement le long du Canal. Nikita Krouchtchev exige des envahisseurs le retrait immédiat de leurs soldats du sol égyptien, à défaut de quoi il enverra les fusées soviétiques. Les Etats-Unis assortissent la même exigence d’une pression sur la livre sterling qui précipite sa chute. La Grande-Bretagne et la France obtempèrent sur-le-champ, manifestant ainsi à quelles apparences s’est trouvé réduit leur statut de ci-devant grandes puissances. Mais la pression, venue de l’Est cette fois, se porte en octobre 1956 au cœur du continent européen. La révolte des étudiants hongrois à Budapest est écrasée sous les blindés de l’Armée rouge sans que l’Europe prostrée n’ose répondre par autre chose que par des discours aux appels au secours qui lui sont lancés. Paul Reynaud, président de la Commission des finances de l’Assemblée Nationale, remplit alors une mission de bons offices à Moscou pour prévenir les dérapages dont la fermeture de Suez peut devenir la source et l’occasion. Anthony Eden n’a-t-il pas averti le maître du Kremlin que les Européens préfèreront mourir debout plutôt qu’étouffés ! L’échange de propos entre Nikita Krouchtchev et Paul Reynaud est long et rude. Celui-ci réussit à calmer le jeu en concluant par un rappel de la géopolitique qui ne reste pas sans effet : « Monsieur le Président, pensez au milliard de Chinois ! ».
Agé de 67 ans, Jean Monnet anime et inspire un groupe d’une quarantaine de personnes dont les partis et les syndicats vont exercer une influence capitale sur les gouvernements, les parlements et les opinions publiques des Six. Il est en contact étroit avec Paul Henri Spaak qui, lui, coordonne l’action des gou-vernements. Jean Monnet a mis à sa disposition ses meilleurs conseillers.
Le 25 mars 1957, les traités de Rome instituant Euratom et le Marché commun sont signés à Rome sur la colline du Capitole. Au niveau institutionnel, vital pour l’installation dans la durée d’une entreprise publique d’action commune de cette envergure, l’architecture des institutions adoptées organise le progrès capital que signifie un dialogue désormais permanent entre une Commission qui représente l’intérêt commun européen et un Conseil des Ministres qui représente, lui, les intérêts des nations. Une Cour de Justice et un Parlement complètent l’organisme vivant que constituent les Communautés européennes dont l’évolution sera marquée par les étapes successives de la Communauté européenne puis de l’Union européenne.
La leçon de choses est évidemment impressionnante. Madame Noëlle Lenoir n’a pas craint de la tirer en observant que contrairement à la faillite des élites du XIXème siècle, qui n’ont réussi à empêcher ni la Grande Guerre ni le nazisme, les élites d’après la Seconde Guerre mondiale ont imaginé la Communauté européenne et lui ont donné vie.
Pour l’avoir vécu, j’ai observé que cet accomplissement a été le fruit de l’action d’un groupe limité d’acteurs inspirant une élite que Madame Lenoir estime à 350'000 personnes dans une Communauté qui en comptait 160 millions. Or l’Union européenne en voie d’élargissement en comptera 350 à 400 millions et 25 à 30 nations et elle s’étendra de l’Atlantique à l’Oural.
L’Histoire a volé aux nations de l’Europe du Centre et de l’Est l’expérience que celles qui se sont unies dans la Communauté originelle ont conservée dans ses racines. Durant la longue période où elles ont été incorporées à l’imperium soviétique, les premières se sont efforcées de sauvegarder leur identité et leur âme en puisant aux sources de leur histoire nationale. A l’Ouest, la Communauté n’a pas été l’ennemie des nations mais la source d’un apprentissage du fonctionnement d’une Communauté organisée et vivante dont le premier objectif a été et reste d’assurer la sauvegarde de l’identité culturelle et politique des nations qu’elle rassemble. Il est dès lors vital pour l’ensemble de l’Union que ses nouveaux membres aient à l’égal des anciens accès à la sève qui continue à monter des racines. Pour assurer la cohérence du développement de la Communauté dans la durée, les Fondateurs ont eu la sagesse de veiller à ce que des institutions assument le dialogue précité entre l’intérêt commun et les intérêts nationaux. Préserver dans l’Union agrandie la force qu’elle tire de ses racines et des institutions communautaires constitue une priorité majeure.
Ceux des hommes de ma génération qui ont eu le privilège de connaître et de voir à l’œuvre les Fondateurs de l’Europe communautaire ont pris la mesure de la puissance du levier que signifie une vision claire des objectifs à réaliser et la capacité de mobiliser dans une action collective d’envergure les forces vives des nations et d’un continent mises au service de l’intérêt commun. C’est ainsi que Jean Monnet et les hommes et les femmes qu’il a inspirés nous laissent une leçon et un héritage essentiels :
il est possible, en fédérant les nations d’Europe, et en les dotant d’institutions qui confèrent la durée à leur action d’organiser dans un même souffle l’Europe et la Paix, et de sauvegarder ce qui donne sa signification à cette entreprise, l’identité culturelle et politique des nations, la dignité et l’espérance des hommes. Cet accomplissement inouï a été rendu possible grâce au fait que la conception du projet et sa mise en œuvre ont
pu puiser dans une réserve profonde de reflexion et d’expérience éclairant non seulement ce qu’il convenait de faire mais comment il fallait le faire. Et Jean Monnet et les hommes d’Etat détenant le pouvoir qu’il a inspirés étaient des hommes d’autant plus déterminés à agir qu’ils savaient ce qu’a signifié la souffrance indicible accumulée au cours de deux conflits mondiaux. Comme l’a écrit la poétesse grecque Jeanne Tsatsos en s’inspirant du prophète Ezéchiel: «les hommes de l’Histoire ne vivent pas le présent pour qu’il devienne un passé, mais un futur meilleur».
En quoi cet héritage reste-t-il vital pour les Européens d’aujourd’hui ?

III. La Terre vue de l’Espace ou la dimension d’avenir du Plan Schuman

La célébration à Lausanne, le 5 décembre 2000, de la naissance et du développement de l’Europe spatiale a été l’occasion de découvrir la Terre dans l’Univers et de réaliser combien la Planète bleue est belle, unique, une, précieuse, petite et fragile, bruissante de la vie de la nature, des espèces et de l’humanité qui trouvent en elle leur berceau et leur lieu1 .
Elle apparaît d’autant plus précieuse et fragile lorsqu’on la regarde à la lumière de la course à la puissance engagée dans le Ciel entre les Grands, la Chine disputant bientôt à l’Europe et à la Russie le rôle de second après celui de premier dévolu à l’unique Supergrand américain. C’est ainsi que le souci de préserver aussi bien la Terre que l’Espace de l’esprit d’hégémonie appellera une gouvernance mondiale capable de substituer à son tour dans les relations entre les continents l’arbitrage du Droit à celui de la force. Tel est le service qu’une Europe unie, pacifique, dynamique et solidaire pourra rendre un jour au monde et à l’humanité comme elle a commencé à le rendre il y a 51 ans aux Européens avec le Plan Schuman en changeant le cours de leur histoire tragique. Ce changement n’a pas seulement la portée géopolitique soulignée ci-dessus, il contraste avec le fait que le XXe siècle qu’il a marqué de son empreinte a été le plus cruel de l’histoire universelle, à hauteur de 200 millions de victimes dont le sacrifice se poursuit aux quatre coins de la Planète.
Il y a près de 2400 ans, Thucydide analysant les guerres du Péloponnèse fait dire aux Athéniens dans son Dialogue des Méliens comment dans les relations entre les Etats la justice dépend du pouvoir de contraindre. Les forts font ce qu’ils ont la puissance de faire et les faibles acceptent ce qu’ils doivent accepter, jusqu’à ce que le rapport des forces en se renversant déclenche le mécanisme de la revanche. L’arbitrage par les armes des rapports de domination et d’hégémonie devient ainsi la source de conflits répétitifs. Or nous sommes les témoins du fait que, grâce notamment à l’engagement dans l’action d’hommes visionnaires et déterminés sachant utiliser les circonstances, des nations qui s’étaient combattues pendant des siècles ont trouvé ensemble la force de transcender cet état de nature en acceptant de se soumettre à des règles établies en commun, applicables à tous sur un pied d’égalité 2.
Il y a peu de temps, la communauté scientifique rassemblée dans ce haut-lieu mondial de la recherche et de la formation qu’est le M.I.T., à Boston, Mass., Etats-Unis, s’est posé la question de savoir quel a été au XXe siècle l’accomplissement le plus utile à l’humanité et le plus fécond pour la préparation de l’avenir, et sa réponse a été : l’invention du Plan Schuman de la réconciliation et de l’union des Européens et sa transformation dans la réalité vivante de la Communauté européenne. Cette appréciation illustre une observation du philosophe Henri Gouhier, qui exprime le mieux ce que j’ai vécu et ce dont je tiens à témoigner dans Le Journal Français, en pensant non seulement au passé et au présent de l’Europe mais aussi à son avenir et à celui du monde: « Il ne se passe jamais rien de plus grand dans l’Histoire qu’un changement d’Espérance ».

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