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C’est ici la fin des terres
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| En route pour l’île de Sein |
Finistère, Penn ar Bed, fin des terres.
Au-delà, il n’y a rien, ou plutôt si : les immensités océanes. Ici vivent les Bretons, au carrefour de la terre et de la mer, du passé et du futur, de la vie et de la mort, de la sagesse et de l’aventure, du mythe et de la réalité, de ce monde et de l’autre.
Il fut un temps où l’Europe entière était celte, de Brest à Ankara et de Galway à Lausanne. Un temps de parole et de rêve, de légendes et de merveilles. A Carnac, les pierres levées mariaient en une seule croyance la misérable vie humaine et l’infini du cosmos. Dans la forêt de Brocéliande, les chevaliers de la Table Ronde conjuguaient bravoure et amour. Surgirent les armées de César. A la manière d’Astérix replié dans son village, l’âme celte fit retraite dans les terres qui lui étaient les plus complices, celles de l’extrême Bretagne. Romanisée, puis francisée, la Bretagne continua de parler la langue des ancêtres et à croire aux fontaines qui guérissent comme aux saints qui soulagent. Elle a survécu aux guerres, aux famines, aux trahisons. La sagesse des hommes – et celle des femmes – n’y a d’égale que leur modestie.
Qui voit Sein voit sa fin…
Au large de la pointe sud du Finistère, à quelques encablures d’Ys engloutie, Sein est une île si petite, si plate, que l’océan démonté la balaie parfois de ses lames au point de la rayer de la carte, les soirs de tempête. Les marins de Sein, qu’ils se nomment Guilcher, Porzmoguer ou Fouquet, sont connus pour leur courage et pour leur goût de la fête.
Spectacle insolite, dérisoir et grandiose que ces soirées de mardi gras où les hommes de mer au visage marqué, aux mains en battoirs, au corps légèrement arqué, se travestissent en courtisanes ou en duchesses à crinoline et perruque scintillante, le temps d’un bal masqué qui déferle sur les quais, dans les ruelles, dans les cafés. Aucun risque de se faire écraser : les voitures n’ont pas droit de cité à Sein.
Ce sont ces mêmes marins qui, du 1er janvier au 31 décembre, se portent volontaires pour aller, dans les nuits de tempête, prêter assistance aux naufragés en détresse. Les mêmes aussi qui, au lendemain de l’Appel du 18 juin 1940, quittèrent tous, ou peu s’en faut, leur île pour se rallier, à Londres, à la bannière du général de Gaulle. Les mêmes encore qui, lorsqu’ils acquéraient l’âge de la sagesse ou le goût de la solitude, devenaient gardiens de phare.
Cent jours de solitude au cœur inquiétant de ces tours qui, malgré leur solide enrochement, oscillent au choc des énormes lames, ils passaient généralement dix jours de guet en mer pour dix autres jours à terre. Ils sont aujourd’hui remplacés par des appareils automatiques mais chacun se souvient, à Sein, de Noël Fouquet. Il avait été amené au phare d’Ar-Men par la chaloupe habituelle. Jeté du phare, un filin avait été tendu, malgré les vagues, jusqu'à l’embarcation puis, par un système de poulies en va-et-vient, Noël avait été hissé dans la chandelle avant que le gardien qu’il remplaçait pût descendre, par la même voie, jusqu'à la chaloupe qui le ramènerait à terre.
Noël s’était retrouvé seul, comme si souvent. Dix jours plus tard, il échangerait sa place avec celui qu’il venait de remplacer. Mais c’était compter sans la tempête, une des plus fortes qu’on eût connues dans les parages. Les jours succédèrent aux jours, les semaines aux semaines. Plus de trois mois s’écoulèrent ainsi. Depuis longtemps, les provisions réglementaires étaient épuisées et il y avait près de huit jours que Noël avait grignoté son dernier biscuit. Sur l’île, on retrouva sa casquette, emportée par le vent, et sa femme le crut mort. Enfin le vent tomba, la chaloupe put approcher et, du phare, un filin fut jeté : Noël était toujours vivant. Il venait de passer cent un jours seul dans le phare d’Ar-Men.
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| Menhirs à l’île de Sein |
Un héros en prison
De retour sur l’île, Noël fut fêté en héros et accepta un verre, puis un autre. La houle soufflait encore à ses oreilles, il en but un troisième, puis un quatrième et finit par déambuler, ivre, dans les ruelles de Sein jusqu’à ce que la maréchaussée l’arrêtât. Il passa une première nuit dans la petite pièce sombre à l’arrière de la gendarmerie et, le lendemain, fut emmené par le premier bateau jusqu'au continent, où il fut condamné, pour ivresse sur la voie publique, à une semaine de prison qu’il effectua sans se plaindre. Quand on connaît la solitude de l’océan, on n’a que faire de la mesquinerie des hommes. |