Retour à l’enfance:

La Comtesse de Ségur, née Rostopchine
de Ghislain de Diesbach
Editions Perrin - septembre 1999 - 314 pages

L’apprentissage de la lecture commençait en France, il y a plusieurs décennies, par la découverte des œuvres de la Comtesse de Ségur, à l’âge dit « de raison ». Le ”née Rostopchine”, de la fameuse Comtesse, faisait partie des enluminures de la page de garde de chacune de ses œuvres, et il est intéressant de découvrir, grâce à la plume alerte de Ghislain de Diesbach, à quel point les souvenirs d’enfance et d’adolescence russes de la Comtesse de Ségur, ont nourri son œuvre. Après son mariage, l’adaptation de Sophie Rostopchine à l’aristocratie française, fut mouvementée. Vite esseulée par un mari volage, mais très accaparée par l’éducation moralisatrice de sa nombreuse progéniture et ses soucis financiers de propriétaire terrien dans son domaine de Normandie, loin des exigences du Faubourg Saint-Germain qu’elle détestait, la Comtesse de Ségur sut développer un talent littéraire de plus en plus reconnu à la fin du second Empire. Malgré l’évanouissement de ce monde des petites-filles modèles, les livres de la Comtesse de Ségur continuent d’être lus de nos jours, comme le révèlent les tirages et le nombre des traductions existantes aux quatres coins du monde. Cette biographie agréable présente deux avantages : nous transporter en Russie au début du XIXe siècle et traverser en France, le Second Empire, en compagnie de l’héroïne.

Un Kaléidoscope fantastique des Balkans :

Le pont sur la Drina
d’Ivo Andric, romancier yougoslave, Prix Nobel de Littérature en 1961
Le Livre de poche - 380 pages

Ivo Andric est un conteur de talent qui nous plonge dans une chronique de quatre siècles, à la fois tragique et pittoresque, du quotidien des habitants d’une petite ville de Bosnie dont la fierté et le drame reposent sur un magnifique édifice : le pont sur la Drina, édifié au XVIe siècle. La richesse du folklore des communautés orthodoxes, juives et musulmanes, qui traverse ce livre dans un foisonnement d’anecdotes, ne doit pas faire oublier le poids des oppressions successives que ces communautés ont dû subir au sein de l’empire ottoman, puis sous l’empire austro-hongrois. Au cœur de ce microcosme bigarré de petites gens, émouvant et chaleureux, chacune des communautés encore hier amies peut devenir, du jour au lendemain, le plus cruel des tyrans vis-à-vis des autres, au gré des oscillations du balancier de l’histoire, tantôt vers l’Orient, tantôt vers l’Occident… Le talent incomparable d’Ivo Andric réside dans son art de nous plonger dans la vie quotidienne de cette petite ville, à cheval entre la Serbie et la Bosnie pendant quatre siècles consécutifs, et d’avoir le mot juste grâce à ses racines, bosniaque de naissance, croate par son origine et serbe par ses engagements.
Non, vraiment, il n’y a rien de nouveau sous le soleil du Kosovar…

Une enquête à suspense sur le mystère de deux gravures de Dürer :

Le songe du Docteur et La Sorcière
de Claude Makowski
Editions Slatkine, La différence 1999 – 131 pages

Lire tout en contemplant des œuvres d’art est rarement possible et pourtant, le talent et l’érudition de Claude Makowski parviennent à répondre à ce défi. Dans cette étude, l’auteur réussit non seulement à nous rendre moins mystérieuse la symbolique qui entoure certaines gravures d’Albrecht Dürer, mais réussit aussi à nous conduire dans les dédales de cet ésotérisme, loin d’être soupçonné par les visiteurs d’expositions concernant l’œuvre d’Albrecht Dürer. Ce livre d’art, d’un maniement agréable, contient une importante richesse iconographique et remplira de satisfaction les amateurs d’art… un peu plus éclairés !

Bouleversant :

Endurance
The true story of Shackleton’s incredible voyage to the Antartic
d’Alfred Lansing
Weidenfeld & Nicolson
Londres - en anglais - 280 pages

Ce livre retrace l’aventure terrifiante de Lord Shackleton et de son équipage pris dans les glaces de l’Antarticque en janvier 1915, annulant le projet anglais de traverser pour la première fois ce continent en diagonale. 10 mois écoulés, le 21 novembre 1915, le bateau coula, complètement écrasé sous la glace, laissant cette poignée d’hommes livrés à eux-mêmes, sur une infinie de blocs de glace à la dérive, dans le froid polaire et le silence le plus inexorable. L’extraordinaire fut que Shackleton et cinq hommes d’équipage purent néanmois atteindre en un mois, envers et contre tout, à bord d’un canot de sauvetage, 800 miles plus à l’est du point de survie qu’ils avaient tous atteint, la station baleinière de l’Ile de South Georgia, et aller rechercher le reste de l’équipage, qui ne croyait plus du tout au retour de Shackleton, parti quatre mois plus tôt dans une mer démontée, remplie de blocs de glace à la dérive, sans assez d’eau potable et de vivres… Le récit de l’auteur est passionnant et véridique, puisqu’il est fondé sur les journaux de bord de ces hommes hors du commun. Croire qu’on pourra vaincre et le vouloir, en prenant les risques les plus fous, c’est la leçon que l’on retient de cette épopée de “l’Endurance”

Superbe :

La vie de Rancé
par Chateaubriand
GF Flammarion - numéro 667

Ce classique est prodigieux, car il nous donne l’illusion d’être en tête-à-tête avec Chateaubriand qui nous ferait une brillante causerie sur l’amour, la mort, la croyance, le pouvoir, bref, sur tout ce que peut lui inspirer la vie de ce grand seigneur, l’abbé de Rancé, entré dans les ordres pour expier une folle passion. Loin d’être une biographie classique, le livre devient tour à tour moraliste, poétique, ironique, mélancolique, le tout dans un désordre apparent car c’est l’âme de Chateaubriand qui perce à travers ces lignes, plutôt que le souvenir très exact de l’abbé de Rancé, restaurateur de la règle de l’abbaye de la Trappe, sous Louis XIV.

Découverte : la fuite en avant des intellectuels allemands, chassés d’Allemagne par le nazisme :

Exil en Paradis. Artistes et écrivains sur la Riviera (1933-1945)
de Manfred Flügge, traduit de l’allemand par Josie Mély
Editions Arte - janvier 1999 179 Pages

Ce document très fouillé, d’un ancien professeur d’histoire de l’Université libre de Berlin, nous rappelle à quel point les intellectuels allemands, victimes du nazisme, furent contraints de prendre le douloureux chemin de l’exil. Il nous fait découvrir que le petit port de pêche de Sanary, près de Toulon, devint temporairement le centre spirituel d’une élite allemande prestigieuse, parmi laquelle on dénombra, Thomas Mann, Marcuse, Bertold Brecht, Feuchtwanger et bien d’autres artistes de renom. Sanary ne fut pour eux qu’une étape de leur exil car, après 1940, la France de Pétain, les soupçonnant d’espionnage, arrêta certains d’entre eux et incita les autres à trouver un refuge définitif aux Etats-Unis.

Par Anne-Marie TREMEAUD