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A l’heure où s’estompent, au point de disparaître, les frontières intérieures de l’Union Européenne, les frontières extérieures, elles, se renforcent. La Suisse ayant choisi (provisoirement, mais on sait que le provisoire a souvent la particularité de durer) de ne pas entrer dans l’Europe, la vieille frontière qui, depuis 1815 et le Traité de Vienne, sinue de manière tellement arbitraire et artificielle entre Genève, d’une part, la Haute-Savoie et le Pays de Gex, de l’autre, a donc tendance à reprendre du galon et à séparer un peu plus des personnes et des familles qui avaient pris l’habitude de vivre en voisins, au temps où les frontières ne portaient pas képi.
Certes, un arrêté ministériel français vient d’autoriser les Suisses, pour autant qu’ils puissent faire la preuve d’un revenu régulier, à résider en France voisine au bénéfice d’une autorisation de longue durée (un an), ce qui devrait permettre à certains de transformer leur fausse résidence secondaire en véritable résidence principale, et à d’autres de chercher désormais un logement (théoriquement moins cher, mais ça reste à prouver) du côté français. Bref, la frontière s’entr’ouvre, mais ce n’est encore pas, de part et d’autre, la fin des
tracasseries.
Bien sûr, il est déjà arrivé à notre frontière d’être du genre hermétique. Au temps de Voltaire, on faillit mourir de faim dans le Pays de Gex. Durant l’hiver très rigoureux de 1766-67, ce fut le blocus de Genève par les troupes françaises qui provoqua la famine dans le Pays de Gex. Les Genevois s’approvisionnaient en Savoie. Pendant la Première Guerre mondiale aussi, la frontière fut trop longtemps fermée et, entre 1939 et 1945, seul pouvait passer le camion du lait gessien destiné à Genève : même les Allemands ont toujours respecté le règlement des Zones Franches, cette région de chalandise mutuelle que Voltaire avait appelée de ses vœux, que le Traité de Vienne consolida et qu’en 1932 la Cour Internationale de Justice de La Haye confirma, condamnant la décision unilatérale du gouvernement français d’y mettre fin.
Simple formalité
Aujourd’hui, apparemment du moins, la frontière qui nous sépare n’est qu’une simple formalité. Les frontaliers qui vont travailler à Genève arborent un macaron vert leur permettant de passer la douane (suisse) sans même s’arrêter. Quant aux Suisses qui vont s’approvisionner dans les supermarchés français, il y a belle lurette que les douaniers ne leur font plus que de modestes et éphémères remontrances. Il suffirait que, de leur côté, la douane et la police françaises veuillent bien s’entendre pour accorder aux automobilistes résidant de part et d’autre les mêmes facilités.
Ne tentez pas le diable
Tout semble donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes possible. Et pourtant… N’espérez pas – ou plus - inscrire votre enfant dans l’école d’un pays si vous habitez dans
l’autre. Gessiens ou Savoyards, ne tentez pas le diable en allant habiter chez votre bien-aimée domiciliée en Suisse, sans passer d’abord devant monsieur le maire. Vous risqueriez de ne pouvoir remettre avant longtemps le pied en territoire helvétique. Et si, citoyen suisse, vous décidiez de cultiver en France quelques arpents de vigne (ce que prévoient justement les accords sur la Zone Franche) pour vinifier ensuite le raisin en territoire suisse, sachez que les administrations de tout poil vous donneront du fil à retordre avant de conférer un statut légal à votre divin breuvage.
Les textes et les têtes
Et ce n’est pas tout. La frontière est certes dans les textes. Mais elle est aussi dans les têtes. Au début du siècle, lorsque la région genevoise, française comme suisse, était essentiellement agricole, les familles avaient souvent un pied dans chaque pays. On se rendait visite. On se prêtait la main pour les foins ou la moisson. Mais le boom économique genevois des années 60 a attiré dans la périphérie française de Genève des milliers de travailleurs en provenance des six coins de l’Hexagone. La plupart d’entre eux recherchaient d’abord - qui le leur reprocherait ? - un salaire meilleur. Ils trouvèrent à Genève un emploi, certes, mais ne cherchèrent guère à s’y faire des amis. Là-bas, dans la France profonde, ils avaient entendu tant de blagues dans lesquelles les Suisses faisaient tous figure de benêts. Et puis ces nouveaux frontaliers rechignaient à dire septante ou nonante et ne se rendaient à Genève que pour leur travail. Même dans leur nouvelle résidence, ils restaient étrangers, conservant par exemple dans leur lointaine commune d’origine leur domiciliation électorale, bien décidés à y retourner dès la retraite venue.
Narcisses, champignons et escargots
De leur côté, les Genevois voyaient d’un mauvais œil ces nouveaux venus, qu’ils trouvaient parfois arrogants et souvent irrespectueux du sacro-saint ordre helvétique. S’ils se rendaient
“ en France voisine ”, ce n’était donc pas pour aller à leur rencontre, mais pour cueillir narcisses ou champignons et ramasser quelques escargots (il y en avait encore). Parfois, le dimanche, ils s’aventuraient à jouer au tiercé, qui n’existait pas encore en Suisse. Mais pas question alors de faire ses emplettes en France: l’épicerie était moins chère à la Migros et les douaniers suisses étaient trop sourcilleux avec la viande, le beurre ou le vin français. De toute manière, les commerçants genevois venaient d’inventer un slogan imparable “ Je vis à Genève, j’achète à Genève ”…
Les temps changent
Depuis lors, les temps ont bien changé. La Migros s’est installée à Thoiry et à Etrembières, les Genevois se pressent en masse au marché de Ferney ou de Collonges-sous-Salève.
De leur côté, les “ nouveaux ” Savoyards et Gessiens ont eu des enfants : ces enfants ont grandi. Ils se sont fait des copains ou participent aux activités de clubs sportifs d’un côté comme de l’autre de la frontière. Il y a même des mariages transfrontaliers, ce qui était encore très rare voilà trente ans. Bref, la frontière n’existe plus, ou du moins on fait comme si…
Plus de frontières entre nous
Le moment est donc venu d’accélérer le mouvement. En se réunissant au sein de la CCIT (Commission Intercommunale Transfronta-lière), les élus de huit communes, quatre suisses et quatre françaises à la fois unies et séparées par la frontière (Dardagny, Ferney-Voltaire, Grand-Saconnex, Meyrin, Prévessin-Moëns, Saint-Genis-Pouilly, Satigny, Thoiry) ont voulu donner un signe clair à leur concitoyens : il y a des choses à faire, des gens à rencontrer, des passions à partager, des découvertes à imaginer ensemble. Des bistrots, des anecdotes, des promenades, des amis. Il est temps de se rendre visite, sans complexe et sans arrière-pensée. Leur vœu est simple et devrait faire des émules : plus de frontières entre nous.
Alex Décotte
Journaliste à la Télévision suisse, Alex Décotte a passé son enfance dans le Pays de Gex et se bat pour gommer la frontière dans les cœurs, les esprits et les faits. |