Extrêmement controversée, la peinture de Francis Picabia datant de la seconde guerre mondiale a beaucoup perturbé la critique. Les innombrables tableaux de cette époque, aux thèmes très diversifiés et peints sur la Côte d’Azur, furent totalement ignorés du public jusqu’à la rétrospective de 1976 au Grand-Palais où l’on put en découvrir quelques uns.

La critique a souvent considéré les oeuvres de cette période comme une peinture “alimentaire” et non engagée, motivée par la facilité et le besoin financier. Mais il est vrai que la question des motivations de Picabia dérangea tout au long de sa carrière. Celui-ci refusa toujours d’être un artiste “convenable”, et son travail, se situant entre figuration et abstraction a beaucoup impressionné par sa provocation et son goût du scandale. Mélangeant le sérieux et la fantaisie, l’ambigu et l’ironie, instaurateur du mouvement Dada aux côtés de Marcel Duchamp, il remet peu à peu en cause les valeurs plastiques. La grande diversité de ses recherches s’accompagne toujours d’un parfum tapageur, ce qui lui vaut la méfiance et l’hostilité du public et de la presse.

Les peintures de 1935 à 1949 furent donc rejetées comme une production douteuse et c’est grâce à l’Américaine Sara Cochran que l’on a pu trouver l’origine des nus de cette période, à travers les photographies de la presse de charme des années trente ( Paris Magazine et Mon Paris principalement).
Le Petit Palais choisit aujourd’hui de redonner sa place à cette oeuvre décriée, voire méprisée par l’incompréhension des critiques. Pour la première fois sont exposées uniquement des oeuvres de cette période, accompagnées de leurs sources iconographiques. Plus d’une trentaine de tableaux, datant de 1935 à 1949, pour la plupart provenant de collections privées, nous permettent de découvrir avec quelle richesse Picabia tira parti de cette source singulière.
Fil conducteur de cette production, la photographie devient l’outil de travail à partir duquel il élabore les éléments de sa composition. Laissant d’abord place à sa libre inspiration, il évolue vers une peinture plus descriptive où la lumière crue éclaire des corps stéréotypés. Cette confrontation entre peinture et photographie peut se répartir en trois catégories:

La première, où Picabia peint le sujet sans ajouter ni supprimer aucun détail. Il transcrit directement la photo en peinture. “L’Etreinte” illustre parfaitement cette démarche: absolument conforme à sa source d’inspiration, Picabia rend le tombé de la cravate, la chevelure, comme les plis de la draperie, en reflets exacts de la photographie.

La deuxième catégorie s’applique à la quasi-totalité des tableaux exposés: l’artiste garde le sujet mais il remanie la composition en transformant certains éléments du fond.

Dans les oeuvres de la troisième catégorie, les personnages sont issus d’origines différentes. Picabia crée la symbiose entre deux photographies dont il garde les éléments principaux.
De ces peintures, datant de la deuxième guerre mondiale, le choix du peintre paraît intentionnellement s’orienter vers une photographie banale où les nus ne dégagent aucune sensualité. Il semble qu’il tende à une image académique et standardisée en utilisant celle-ci sans jamais la considérer comme une représentation en soi.

Cette oeuvre des années 40 s’inscrit, avec évidence, dans le parcours artistique de Picabia. Production provocante ou tout simplement banale, elle démontre explicitement sa volonté de choquer à travers une démarche complexe et inattendue. Les revues dont il s’inspirait offraient, pour l’époque, un catalogue d’images réunissant tous les thèmes à la mode: sport, plage, nudisme, cinéma. Picabia en a produit des symboles dérangeants pour prouver au public qu’il ne s’attachait pas nécessairement à des sujets de nature artistique, au sens où celui-ci l’entendait.
“Notre tête est ronde pour permettre à nos pensées de changer de direction”.
On ne peut nier les qualités picturales que Picabia a su manier avec contradiction et ambiguité pour atteindre une oeuvre complète et absolue, parfaitement inscrite dans l’art contemporain.

Claire Raffenne

“Picabia, les Nus et la méthode”
Jusqu’ au 11 avril 1999
Petit Palais Terrasse St Victor Genève