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M. Allègre a parlé de hardware et de software, mots dont les trois quarts de l'assistance ne connaissaient pas la signification (moi non plus, d'ailleurs, quoique j'aie vécu trois ans à Londres), ce qui a achevé de les plonger dans l'abattement. «L'anglais plus le Minitel plus l'ordinateur, a dit M. Ie Ministre, c'est, pour le futur, comme lire, écrire et compter.» A noter le mot «futur» employé dans le sens d'avenir. J'en ai été particulièrement chagriné. En français, le futur est un temps de verbe ou le fiancé d'une demoiselle. En fait, comme tout le monde, M. Allègre ne sait pas s'exprimer. C'est, malgré tout, un peu fâcheux pour le ministre de l'Éducation nationale ou, comme on disait autrefois, le grand maître de l'Université. Considérant qu'une de mes missions sur cette terre est de traduire le charabia dans la langue de nos pères, je vais tâcher d'expliquer sa pensée, si toutefois ce mot convient à la circonstance. L'erreur de M. Allègre, ou plutôt, son insuffisance de vocabulaire, est d'appeler «anglais» les deux ou trois cents mots de sabir américanoïde nécessaires pour connaître le mode d'emploi des jouets inventés par la technique moderne. Il ne s'agit nullement d'apprendre l'anglais afin de lire Shakespeare ou Dickens dans le texte. La poésie anglaise est riche et magnifique. La littérature anglaise est constitutive de la culture européenne. Mais ce n'est point de cela que se soucie le Grand Maître. Un de ses propos est fort intéressant, venant d'un membre du gouvernement, c'est-à-dire de quelqu'un qui est chargé, en principe, de protéger l'identité et la liberté de la nation: «Il faut cesser de parler de cette lutte contre l'anglais, c'est quelque chose de complètement obsolète». Précisons au passage qu'obsolète est un anglicisme qui se traduit par «périmé» ou «démodé». Pour que les arguments de M. Allègre fussent encore plus convaincants, il aurait été souhaitable qu'il s'adressât à son auditoire carrément en anglais, et non en français (ou presque). Mais je soupçonne que comme la quasi-totalité de nos compatriotes, il ignore cette seconde langue de la République. Jean Dutourd Extrait du no 186 - Défense de la Langue Française |
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