Titre

Rousseau, toujours influent

C
'est à Montreux, à l'Hôtel Eden, sous l'égide du Cercle Rencontre et Culture que, le 27 juin dernier, M. Claude Fouquet, Ministre plénipotentiaire, Consul général de France pour les cantons de Genève, Vaud, Valais, professeur et écrivain, fit un brillant exposé traitant «de l'influence politique de Jean-Jacques Rousseau».
Monsieur Claude Fouquet, Ministre
Plénipotentiaire, Consul Général de France
Et en présence d'auditeurs captivés et ce parmi lesquels, Madame Claude Fouquet, Madame Françoise Gardies, Conseiller Culturel, Scientifique et de Coopération près l'Ambassade de France en Suisse, MM. Claude Capeau, Président du Comité de la Colonie Française Vaud-Valais et Madame; René Drouin, Président de l'Association Nationale des Membres de l'Ordre National du Mérite, Section Suisse, Madame Viallet Présidente de l'Ouvroir de Lausanne ainsi que de nombreuses personnalités du monde politique, universitaire et littéraire.
En préambule, le conférencier parla de l'influence politique des écrivains en général, afin de mieux situer l'influence politique de Rousseau, car on peut être un grand écrivain et ne pas avoir une influence politique.
Jean-Jacques Rousseau est le produit des lumières et en même temps l'ennemi des lumières. Il a inventé le bonheur, comme il le disait lui-même: «par l'innocence et la vertu». Il a inventé la culture «pour être heureux, il faut la culture». La culture s'impose à nous, contre la civilisation.
L
'iorsque l’on veut aborder le thème des influences helvétique et française de chaque côté de la frontière dans le domaine des arts, l’on doit, dès ses premières réflexions et recherches, se rendre à l’évidence que celles-là sont presque unilatérales.
Nous nous concentrerons sur l’art pictural du 19e siècle qui marque l’aboutissement d’une peinture dite classique et qui trace déjà l’esquisse de l’impressionnisme et de l’Art Moderne.

Rousseau a inventé le bonheur

Idée neuve en Europe, selon Saint-Just. Jusque-là chacun était plutôt préoccupé de son honneur, de sa gloire ou de son salut. Le bonheur ne semblait pas un but de vie respectable, ni même plausible. Saint-Preux, le héros de la nouvelle Héloïse, et porte-parole de Rousseau, prétend atteindre au bonheur par l'innocence et la vertu.
Cependant la vertu de Saint-Preux n'est pas si évidente: précepteur indélicat, il séduit et engrosse son élève, sans que cela altère le moins du monde sa bonne conscience.
Quel pouvoir de conviction pourtant dans l'éloge du bien et de la religion ! Au point que Chateaubriand, dans son Génie du Christianisme, publié soixante ans après La Nouvelle Héloïse, cite longuement la dévote Julie (il souligne): Une voix troublée qui sort d'un sanctuaire de paix, un cri d'amour que prolonge en l'adoucissant l'écho religieux des tabernacles. Il n'a nul besoin de mentionner Rousseau ou La Nouvelle Héloïse; tout le monde alors savait qui était Julie.

La culture contre la civilisation

Rousseau a aussi été le premier à opposer culture et civilisation.
Pour lui, la culture existe en profondeur, elle est dans la famille, le canton (suisse de préférence), elle peut être aussi nationale tout au plus. La civilisation, au contraire, est transfrontalière, cosmopolite, superficielle, artificielle et hypocrite, car elle dissocie l'individu authentique et le comédien de la vie sociale. Elle développe la vanité, le goût du paraître et la rhétorique, au détriment des valeurs profondes et du sentiment. Il faut la fuir: Adieu donc, Paris, ville célèbre, ville de bruit, de fumée et de boue, où les femmes ne croient pas à l'honneur ni les hommes à la vertu. Adieu, Paris: nous cherchons l'amour, le bonheur, l'innocence; nous ne serons jamais assez loin de toi. Ce sont les dernières phrases du quatrième et avant dernier chapitre d'Émile.

Rousseau opposé au théâtre

De g. à d.: Mme Claude Fouquet; M. René Drouin;
Mme Françoise Gardies; Mme René Drouin
et au deuxième rang:
M. Claude Capeau et Madame; Mme Viallet
Sa brouille avec les encyclopédistes et les philosophes, et en particulier avec d'Alembert, dont il lit avec dépit l'article «Genève écrit pour l'encyclopédie». D'Alembert y félicitait certains pasteurs genevois favorables à la création d'un théâtre. Rousseau, dans une longue lettre ouverte, reproche à d'Alembert de trahir les confidences de pasteurs, au risque de les compromettre aux yeux de leurs collègues. Le théâtre a en vue le plaisir et non la vertu. Il excite les passions et donne de mauvais exemples. Tragédie et comédie ont en commun la peinture de l'amour; ce qui est malsain.

 

 

Georges Antoniadis