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Les influences, de part et d’autre de la frontière franco-suisse, dans l’art du 19e siècle

L
'iorsque l’on veut aborder le thème des influences helvétique et française de chaque côté de la frontière dans le domaine des arts, l’on doit, dès ses premières réflexions et recherches, se rendre à l’évidence que celles-là sont presque unilatérales.
Nous nous concentrerons sur l’art pictural du 19e siècle qui marque l’aboutissement d’une peinture dite classique et qui trace déjà l’esquisse de l’impressionnisme et de l’Art Moderne.

La peinture, reflet du réel

Montagnards descendant la cote
Rodolphe Töpffer: «Montagnards descendant la côte»,
dessin à la plume
La peinture suisse du 19e siècle conjugue le paysage à tous les temps et par tous les temps. Fiers d’un pays doté d’une sérénité et d’un calme particuliers, les peintres helvétiques (je ne citerai que les plus marquants) ne cherchent pas à tendre vers une philosophie de la nature, comme le faisait Rousseau en littérature, mais, avec une extrême simplicité, à en montrer la beauté et la réalité. Pourquoi peindre les arbres comme Claude Lorrain qui s’applique à rendre la finesse du détail et la poésie de chaque feuille? Le souci principal de Töpffer ou de Massot est de rendre sur la toile le pittoresque bucolique de la vie paysanne tel qu’il est dans la réalité. Le peintre français représente un paysage historique tandis que le peintre suisse trace le portrait de son pays.
Rodolphe Töpffer nous emmène dans le monde sévère des Alpes dans «Montagnards descendant la côte» où chaque détail nous surprend par son naturel et sa fraîcheur, comme gravé d’une éternelle jeunesse. Tout comme Jacques-Laurent Agasse ou Pierre-Louis Bouvier, il développera l’art du tableau de genre, avec des scènes de mœurs aux détails piquants de naiveté et d’humour.
Parallèlement à cet art local et intime, David attire dans son atelier parisien de jeunes artistes romands: Lullin, Reverdin, Léopold Robert… Mais, après Saint-Ours et Vaucher, la résurrection de l’Antiquité ne trouvera pas de nouveaux adeptes en Suisse. En effet, aucun élève suisse de David ne suivra la noblesse de la peinture d’histoire.
Chaix se spécialise dans le portrait et la peinture de genre en glissant vers le romantisme des couvents et châteaux gothiques. La poésie picturale reste peu littéraire et les foires paysannes intéressent davantage un public qui attend une peinture patriotique.

Gustave Courbet en Suisse

C’est avec Gustave Courbet, qui se réfugie en Suisse le 23 juillet 1873 pour y passer les quatre dernières années de sa vie, que l’influence française sera considérablement plus sensible.
Entre 1850 et 1870, Genève jouit d’un climat particulièrement favorable aux expériences réalistes de Courbet et des peintres de Barbizon, et cela grâce à la forte personnalité de Barthélémy Menn. Elève d’Ingres à Paris, il est en contact privilégié avec Corot. Il s’installe définitivement à Genève en 1843 où il organise, à plusieurs reprises, des expositions
d’artistes français: Daubigny, Corot, Delacroix, Courbet. En même temps, une grande famille genevoise, les Bovy, accueille chaque année des artistes français et genevois dans son château de Gruyère: l’école de Barbizon et le réalisme de Courbet vont alors marquer d’une forte empreinte la peinture helvétique, plus spécialement genevoise, de l’époque.

L’art des ateliers parisiens influence les jeunes artistes suisses

Le chene et le roseau
François Diday: «Le chêne et le roseau»,
acquis par souscription pour le Musée Rath
en 1843 - Huile sur toile 212 x 271 cm.
Tous les jeunes artistes qui viennent étudier dans l’atelier de Gleyre à Paris, ou ceux qui ne font que passer dans la ville, entendent parler de Courbet et vont voir ses tableaux. Parmi les plus importants, Franck Buchser (1828-1890) et Albert Anker (1831-1910) qui étudie chez Gleyre de 1849 à 1852 et qui maintient un contact permanent avec le monde artistique parisien, même après son retour en Suisse. Un peintre vaudois, François-Louis Bocion (1828-1890) rend régulièrement visite à Courbet dans sa maison de la Tour de Peilz et plante son chevalet à côté de celui du maître pour saisir les reflets changeants de la lumière sur le lac Léman.
Enfin, un autre cas, et non des moindres, se doit d’être mentionné ici : celui de Ferdinand Hodler (1853-1918) qui arrive à Genève en 1872 et qui devient l’élève et le protégé de Barthélémy Menn jusqu’en 1878. Son séjour à Genève coïncide donc parfaitement avec celui de Courbet en Suisse. Certains critiques ont même senti l’influence du maître d’Ornans dans ses premiers tableaux (1873 à 1877). Il semble pourtant que Hodler n’ait jamais été en contact direct avec l’exilé de la Tour-de-Peilz, mais il a vu ses tableaux lors d’expositions-ventes chez Paul Pia ou au «Tumus» au Musée Arlaud à Lausanne en 1874. En 1875, Courbet ne semble pas avoir exposé dans des expositions officielles mais il modèle un buste de femme devant représenter la «Répu-blique Helvétique» qu’il offre à la municipalité de la Tour-de-Peilz.
Une divergence apparaît donc évidente entre le monde des artistes d’une part, et celui des amateurs d’art et critiques d’autre part, plus spécifiquement dans le choix des sujets. L’art français semble attirer les jeunes artistes en quête de poésie, de recherche picturale et d’une dimension spirituelle quasi inexistante dans l’art helvétique, tandis que le peuple suisse préfère admirer sur la toile le pittoresque de son pays, tel qu’il est et tel qu’il le voit.

Claude Raffenne