histoire

Tombeau du Duc de Rohan / Cathédrale St-Pierre - Genève

Un grand Français ami de Genève

«Noble Henry de Rohan, issu des anciens rois de Bretagne...» dit l'épitaphe.

L

es visiteurs en provenance des pays les plus divers qui entrent, par dizaines de milliers - non compris les participants aux célébrations - dans la cathédrale Saint-Pierre de Genève sont parfois surpris d'y découvrir, en ce haut lieu du protestantisme international, par principe consacré à la seule gloire de Dieu, un mausolée de marbre surmonté de la statue en albâtre d'un prince français : «Noble Henry de Rohan, issu des anciens rois de Bretagne..." dit l'épitaphe.

S'il est une région traditionnellement catholique, c'est bien la Bretagne. Que font donc là les restes d'un chef militaire du parti réformé du temps des guerres de religion aux côtés de ceux de son épouse et de son fils?

L'histoire est trop longue et trop mouvementée pour être racontée en détail. Bornons-nous à l'essentiel.

Rohan est, comme on sait, une localité de Bretagne, à distance égale de la côte nord et sud de cette région de France (à ne pas confondre avec Roanne!). A l'époque féodale, ce nom est devenu celui d'une famille prestigieuse, de la maison de Navarre, qui se rallia à la Réforme, notamment sous l'influence de la mère du futur roi Henri IV, avec laquelle Calvin était en correspondance.

Le duc Henry, fils du Vicomte de Rohan et de la très réformée Catherine de Partenay, apparentée à Henri IV lui-même, naquit au château de Blain en 1579, soit sept ans après le massacre de la Saint-Barthélémy au cours duquel périt le premier mari de sa mère.

Passons sur les détails et allons droit au c|ur de notre sujet. La France était en passe de devenir un champ de ruines ravagé depuis trente ans par la guerre civile, et menacée de l'extérieur par les ambitions austro-espagnoles de la maison de Habsbourg qui, très attachée à la foi catholique, revendiquait le leadership sur l'Europe.

Rohan s'illustra dans la carrière des armes à l'âge de seize ans, au siège d'Amiens, où son cheval fut tué sous lui. Nommé duc et pair de France, il épousa la fille du fameux ministre protestant d'Henri IV, Sully, qui, bientôt, tomba en disgrâce à la suite de l'assassinat du roi et de l'arrivée au pouvoir du cardinal de Richelieu.

C'est alors que Rohan eut à se débattre, comme d'ailleurs la France entière, dans une situation où les conflits intérieurs interféraient sans cesse et de la façon la plus paradoxale avec les rivalités extérieures pour la souveraineté européenne.

Chef et capitaine de grand talent, il échoua à défendre La Rochelle contre Richelieu après un an de siège et malgré l'appui anglo-saxon; mais il fut plus heureux dans le Midi où il réussit à sauver des cités réformées comme celle de Montauban. Ce qui lui valut l'admiration de Richelieu qui, tout en combattant le protestantisme dans son royaume, n'hésitait pas à s'appuyer sur lui à l'extérieur pour faire barrage à l'Espagne et à l'Autriche.

Avec l'accord du jeune roi Louis XIII, Rohan fut chargé de missions diplomatiques, politiques et militaires. Notamment, lorsqu'il s'est agi d'aller en Suisse, aux Grisons, occuper certains cols et arracher la Valteline à l'ennemi. Il y fit preuve d'un héroïsme auquel la monarchie française n'hésita pas à rendre hommage mais qui n'empêcha pas Henry de devoir finalement se retirer, suite à une retentissante trahison.

Il reprit les armes à la demande du duc allemand de Saxe-Weimar contre les Austro-Espagnols et périt à Rheinfelden à l'âge de 59 ans. A sa demande, sa dépouille fut ramenée à Genève, cité où il avait été reçu mais dont il s'était éloigné pour ne pas attiser davantage l'hostilité contre la Rome protestante, sa patrie spirituelle.

Avec un faste digne du grand siècle, ses obsèques furent célébrées à Saint-Pierre, dont l'intérieur avait été revêtu de tentures noires, par le pasteur Louis Tronchin, son aumônier, qui prononça l'éloge funèbre en latin, le 27 mai 1638. Un premier caveau fut aménagé dans une chapelle de la cathédrale où l'on déposa plus tard les cendres de sa veuve et de l'un de ses fils.

En fait, le mausolée primitif fut détruit en 1794 par les adversaires de l'Ancien Régime et reconstruit, en plus luxueux, en 1890. Mais il n'a cessé, au cours des siècles, de provoquer des polémiques sur l'opportunité de sa présence dans un édifice réformé, des visiteurs ayant été surpris à se signer, voire à s'agenouiller devant lui !

Suivons donc l'exhortation inscrite sur l'épitaphe : "Passant, ne cherche pas ici le récit en détail des hauts faits d'Henry de Rohan ; ils subsistent glorieusement et pour toujours dans la mémoire des hommes".

Henry Babel