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Avez-vous un métier ?

Un métier, ce n’est ni un emploi ni une profession; et bien que le mot soit souvent détourné, gardons-lui son sens traditionnel quand on parlait d’un charpentier, d’un mécanicien, d’un boulanger ou d’un cuisinier. Qu’en est-il aujourd’hui des métiers ?

C
es métiers confrontés à la matière, brute - le bois, la pierre - ou organisée - la machine - à forte composante manuelle et qu’on apprend en les pratiquant, apprenti puis ouvrier puis maître. De ces activités dont Rousseau disait: «Un vrai métier, un art purement mécanique, où les mains travaillent plus que la tête». Quelle erreur, car la main, le geste ne sont que les transmetteurs, les vecteurs de l’intelligence et de l’expérience, en un mot du «métier».
Et c’est bien parce que les métiers «traditionnels» nécessitaient apprentissage, expérience, réflexion et organisation qu’ils conféraient à leurs détenteurs un certain pouvoir qu’on peut qualifier de pouvoir «ouvrier». Et si le mot a été détourné, banalisé, c’est le fruit de deux siècles de lutte contre ce pouvoir.

De Le Chapelier à Taylor

La Loi Le Chapelier1 du 14 juin 1791 marque le début de cette histoire en interdisant les associations et les coalitions. Les corporations, les compagnonnages, les sociétés ouvrières d’entraide sont mis à l’index pour des décennies. Les hommes de métier se trouvent isolés.
Au xIxe siècle, avec l’industrie et les grands travaux, on voit se développer la masse des emplois peu qualifiés et très exploités. Mais ceux qui ont un métier peuvent encore le monnayer: on a besoin d’eux et de leurs compétences pour construire, conduire et réparer les machines, assembler les grands ouvrages métalliques, fabriquer les pièces délicates, etc. Ils sont encore une force et commencent à s’associer face aux patrons; c’est l’amorce du mouvement syndical.
Bien sûr, la mécanisation et les débuts de l’automatisation suppriment des emplois mais surtout sur les postes peu qualifiés. C’est seulement au tournant du siècle que se développe la récupération des compétences ouvrières, avec Taylor2 et «l’organisation scientifique du travail». Les gestes des métiers sont analysés, décomposés en opérations élémentaires, pour pouvoir être soit mécanisés soit confiés à des exécutants non qualifiés. C’est le «travail en miettes», c’est le travail à la chaîne illustré par Chaplin dans Les temps modernes. Des pans entiers du professionnalisme tombent repris par les «OS» (Ouvriers «spécialisés» à côté des «professionnels» les «OP»).

Les métiers aujourd’hui

Toutefois, la complexification des machines avec l’électricité, l’automatisation, bientôt l’électronique puis l’informatique, nécessitent des intervenants disposant d’un vrai «métier» associant théorie et pratique et, toujours, connaissance et maîtrise de la matière. Le bâtiment et les travaux publics, les transports, l’agriculture même, ont besoin de professionnels qualifiés aux connaissances solides. Et les grandes chaînes de magasins, si elles mettent en péril les artisans, ont tout de même besoin de boulangers et de bouchers professionnels. Sans parler des cuisiniers comme nous l’évoquions dans un récent Journal français.
Mais suggérez donc à des parents que leur enfant apprennent un métier et devienne … ouvrier! Aujourd’hui il faut des diplômes, aller à l’Université; même s’il y a peut-être plus de chômeurs diplômés que parmi les professionnels qualifiés.

«Tu travailleras à la sueur de ton front»

Il y a, là aussi, un effet de la vieille malédiction qui pèse sur le «travail» - n’oublions pas que l’origine de ce mot en latin signifiait «torture».
Pour nous faire avaler le chômage, certains nous promettent «la fin du travail»3 alors que c’est une activité fondamentale pour l’homme et non seulement utilitaire. Il est vrai que le travail fait depuis longtemps l’objet d’une exploitation de l’homme par l’homme, attentant à la liberté et à la dignité.
Et cette malédiction a une traduction moderne: le travail dans les usines, sur les chantiers, c’est sale, voire insalubre, dangereux (c’est malheureusement encore trop souvent vrai); alors que le travail en «col blanc» apparaît comme n’étant plus tout à fait une «torture».
Et il est vrai que cette dérive, cette dégradation de l’image du travail ouvrier, se traduit dans les systèmes de formation. Ils sont soit trop «scolaires», soit inspirés de l’apprentissage de grand-papa. Certes, l’apprentissage en Suisse et surtout en Allemagne est mieux considéré et organisé qu’en France; mais, même là, il y a encore beaucoup à faire pour revaloriser les «métiers».
Car notre société, malgré le développement de l’économie «immatérielle» (l’information, la communication, le conseil en tout genre, la finance, etc.) a encore besoin de gens connaissant et sachant maîtriser les métaux, le bois, la pierre mais aussi les machines et les équipements, mais encore les végétaux, les animaux domestiques et les aliments. Et il y a des limites à la mécanisation et à la «mise en miettes». Et, bien évidemment, si ces professionnels recherchés sont rares, ils seront bien payés. Il y a donc de l’avenir pour les métiers dont les détenteurs doivent retrouver la fierté de leurs anciens, ceux qu’on appelait «l’aristocratie ouvrière».

Mais que faire ?

Revaloriser les métiers «manuels» dans l’esprit des gens. C’est aussi le rôle de l’école et des moyens d’information; il ne suffit pas de passer à la télévision «La femme du boulanger», il faudrait montrer un boulanger d’aujourd’hui.
Améliorer la formation et, en particulier, revaloriser et réorganiser l’apprentissage. En Suisse, on manque de maîtres d’apprentissage peu motivés par les rémunérations offertes. Le système allemand semble bien fonctionner à l’inverse du système français, pratiquement à l’abandon. Il faudrait un effort commun des pouvoirs publics, des entreprises et des syndicats.
La formule du compagnonnage serait aussi à examiner. Cette ancienne organisation qui remonte au xiiie siècle a traversé l’histoire jusqu’à nos jours, encore vivante pour un certain nombre de métiers. La qualité de la formation professionnelle et humaine des Compagnons est bien connue, mais le fonctionnement du compagnonnage l’est beaucoup moins. Voilà un sujet intéressant pour un prochain article du Journal Français.
Mais, à propos, avez-vous un métier ?

Michel Comte


 

1- Isaac René Guy Le Chapelier (1754 - 1794), homme politique français, avocat, député à l’Assemblée nationale constituante.
2- Frederick Winslow Taylor (1856 - 1915), ingénieur et économiste américain, promoteur de l’organisation scientifique du travail industriel, le taylorisme.
3- Comme Viviane Forrester dans L’Horreur économique (1996), Jeremy Rifkin dans La fin du travail (1996) ou Dominique Méda dans Le travail une valeur en voie de disparition (1995).